Le tablier à fleur (3 et fin)

Publié le 13 Octobre 2016

Le tablier à fleur (3 et fin)

Le chaton blanc a grandi sans séquelle de ses effroyables blessures. La peau brûlée de ses petites fesses a pelé en molles écailles noirâtres, laissant place à un épiderme nu, rose et souple qui s'est rapidement couvert d'un fin duvet doré. La surface de ses coussinets roussis s'est détachée alors que je les enduisais de crème cicatrisante, laissant dans ma main des petites cupules rigides semblables à des lentilles cornéennes.

Aidé par les antibiotiques, son système digestif a repris du service et le rictus de souffrance qui froissait son petit visage a disparu un matin. Tétant goulûment pour rattraper le temps perdu, la petite boule de poil souffreteuse s'est vite transformée en un chaton espiègle que nous avons baptisé Puck et surnommé P'tit Coeur.
C'est un chat d'occasion a dit mon mari, On ne peut pas le mettre à l'adoption ! Qui voudrait d'un chaton qui a déjà perdu une vie... Nous sommes donc obligés de le garder. Il a dit « obligé » en détachant bien les syllabes, pour le cas où je n'aurais pas compris !
Voilà pourquoi, avec un peu de mauvaise foi et beaucoup d'amour, nous avons gardé Puck.

Puck apprécie le jardin. J'aime le regarder quand il s'assoit dans l'allée centrale, le nez pointé vers le ciel qui semble remplir ses yeux. Je suis émue quand je le vois courir et bondir comme une gazelle au-dessus des iris assoiffés.

Hier, fagotée dans un pyjama gris polaire dans lequel Puck adore se lover, je suis sortie pour étendre du linge sur le cordage qui danse dans le vent frais d'automne.

Puck m'a suivie, comme il le fait souvent pour jouer avec le bord des draps que je suspends et qu'il s'acharne à décrocher.
Soudain, il a cessé le jeu dont je suis la complice amusée. Il s'est éloigné vers le grand catalpa et j'entendais son ronronnement, celui qu'il me réserve le soir, lorsque épuisé d'une journée de course au papillon, il s'allonge sur ma poitrine pour regarder les lumières mouvantes de la télévision.

Puis il s'est mis à faire le dos rond, la queue toute droite, arqué sur ses coussinets de néoprène, il tendait la tête pour réclamer une caresse mais à qui ? Il n'y avait personne au pied du catalpa. Le drap que je n'avais pas encore fixé sur le cordage glissa et en me penchant pour le ramasser, j'ai surpris dans un reflet de la vitre du salon, Puck qui s'enroulait autour d'une paire de vieilles jambes, surmontées d'un tablier à fleur. Il m'a fallu quelques secondes pour reconnaître le visage que je n'avais jamais encore distingué si clairement... Ce visage souriant et apaisé, c'était le mien.

Rédigé par Fomahault

Publié dans #A suivre...

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