Mademoiselle B. (la suite...)

Publié le 3 Avril 2010

pompon

Le premier épisode est ici

De vingt à trente ans, Mademoiselle B eut son content de batailles à mener. L'affaire de ses fiançailles avortées avait suscité de nombreuses convoitises. Curieusement, plus que sa fortune somme toute raisonnable, c'est sa virginité qui devint la Golconde des mess.

 Chacun espérait faire tomber la forteresse qu'elle avait érigée autour de sa vertu. Des paris s'étaient engagés, des années entières de soldes furent investies à perte, il s'agissait de savoir quelle stratégie serait payante. Certain armés de leur seule patience tentèrent un siège de longue durée, d'autres se lancèrent violemment à l'assaut, les plus finauds déléguèrent des négociateurs, mais Mademoiselle B résista sans faillir. De cette période bénie par Mars, elle gardait un souvenir ému. L'éclairage de Von Clausewitz et l'étude attentive des erreurs impériales lui permirent d'enchaîner Eylau, Friedland, Marengo, Lodi sans jamais tomber dans le piège de Waterloo. Les assaillants s'engluèrent dans les marécages de sa résistance passive, les charges héroïques se fracassèrent sur les remparts de glace de son mépris et les espions vénaux furent retournés comme des crêpes grâce aux faveurs qu'elle savait arracher à son père lorsqu'elle le pansait avec vigueur.

Puis, les rangs des combattants s'éclaircirent, lassés par cette quête dont ils finirent par décider que le butin ne valait pas les blessures, ils avaient battu en retraite les lâches, et s'étaient tournés vers d'autres batailles sans gloire épousant des donzelles qui à fortune égale étaient tellement plus jolies et accessibles.

Mademoiselle B. n'était hélas pas de celles à qui le temps miséricordieux accorde cette étrange grâce mature qui leur avait fait défaut dans leur jeune temps. Victime de son efficacité, elle vit se tarir peu à peu les rangs des légions étrangères.

A quarante ans, enfin orpheline, Mademoiselle B fracassa de ses mains le trésor ridicule qu'elle avait défendu si ardemment.

Faute de bataille, Mademoiselle B, plus vierge mais toujours guerrière aurait pu s'allonger et se laisser mourir d'ennui sur le confortable matelas de ses rentes, vilaine aux sous dormant.

 En guise de prince charmant, ce fut un inspecteur du fisc qui réveilla Mademoiselle B.

Montjoie, Saint-Denis ! Bannière au vent, Mademoiselle B. s'était trouvé un nouvel ennemi  à sa mesure.  Emergeant de sa torpeur mortifère, elle attaqua avec entrain  l'hydre gouvernementale dévoreuse de patrimoine.

S'accordant à son temps, Mademoiselle B. remporta vite ses premières victoires dans la guerre économique.  Vendu sans remord le haras fierté paternelle et gouffre financier ! Loti l'ancestral domaine tourangeau, morcelé, démembré en parcelles constructibles à forte valeur ajoutée. Mademoiselle B. faisait ses armes avec entrain dans  ce nouveau type de conflit. Elle apprit à se dissimuler derrière l'écran de fumée des  sociétés civiles immobilières, à user des furtivités des niches fiscales, ses nouveaux champs de bataille se nommaient CAC et Nasdaq, ses armes étaient des graphiques mouvants dont elle maîtrisa bientôt tous les arcanes.

Qui aurait pu, en voyant trottiner cette vieille fille desséchée, imaginer un instant  qu'elle était devenue la Walkyrie des bourses et l'amazone du foncier défiscalisé ?

Ayant réparti judicieusement ses avoirs, Mademoiselle B. n'avait conservé en nom propre que quelques immeubles de rapport dont elle avait confié la gestion facile  à un très vieil administrateur de bien, ancien ami de son père, militaire très tôt reconverti qu'elle n'avait jamais compté au rang des victimes de ses guerres passées.

Mais le vieux grognard sur le retour dépassé par  la rapidité des changements économiques avait jugé bon d'étoffer son échoppe  en y apportant le sang neuf d'un jeune loup de la finance. Et c'est ainsi, avec jubilation,  que Mademoiselle B vit un jour débarquer chez elle, les crocs brillant de convoitise, un éphèbe aussi retors que grassouillet.

 

(la suite de cette histoire est ici)

 

Rédigé par Fomahault

Publié dans #A suivre...

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MichelDALMAZZO 01/09/2010 12:20



je maintiens!



MichelDALMAZZO 11/04/2010 13:24



Enlevé c'est pesé! remarquablement bien! Rien à dire! Sinon ça. super!



Renard 07/04/2010 15:57



Je sens la personne bien documentée dans la description de la façon dont Mademoiselle B jongle avec sa fortune..



bauds 05/04/2010 10:07



Un éphèbe grassouillet? Voilà qui promet pour la suite.



christine 04/04/2010 20:44



ravissant, désuet mais ravissant , cela chante...



Fomahault 04/04/2010 21:03



Merci Christine, je dois vous avouer qu'écrire avec ce style un peu passéiste m'amuse beaucoup.