Mademoiselle B. (encore la suite)

Publié le 5 Avril 2010

pompon

 

Le début de cette histoire est ici  

 

 

Elle avait surpris son regard fureteur tandis qu'elle lui versait une tasse de thé. Les meubles d'abord, les yeux papillonnant de la dorure sur la patte de sphinx  de la grande console au détail de bronze d'un meuble d'appui, glissant sur la pendule Pradier, accrochant l'éclat d'une paire de chandeliers d'argent tarabiscotés, revenant à regret se poser sur la table, s'écarquillant de plaisir, pupilles dilatées devant le service de Sèvres.

Il lui semblait entendre le cliquetis d'une caisse enregistreuse, comme si à chaque objet qu'il découvrait, le jeune Sébastien en comptabilisait la valeur.

Ding, la commode Boulle ventrue, ding, le bronze de Moreau, ding, la paire de vase  Bernardeau,  ding les girandoles en cristal, et elle eut un frisson de plaisir lorsqu'elle constata qu'il avait sursauté en voyant Minouche se coucher en pastille dans la jardinière de porcelaine Bleu de Tour.

Hé bien pensa-t-elle, on dirait que les affaires reprennent…

 

Sébastien manipulait nerveusement le formulaire qui lui avait servi de prétexte.

- J'ai remarqué que vous n'aviez pas sollicité nos services pour établir votre déclaration de revenus fonciers,  j'ai pensé qu'il s'agissait peut-être d'un oubli.

Mademoiselle B. lui adressa un petit sourire contrit.

- Non, non, mon petit Sébastien, je n'ai pas oublié, mais je rédige toujours la 2044(1) moi-même. Vous savez, à mon âge, c'est un des rares petits plaisirs qui me reste.

Il avait insisté d'une voix mielleuse :

- La législation a encore beaucoup changé cette année, il serait dommage que vous passiez à coté des dégrèvements possibles, et si c'est une question de rémunération, vous savez bien Mademoiselle qu'en ce qui vous concerne, nous sommes entièrement disposés à ne pas vous facturer cette prestation.

Une nostalgie subite envahit Mademoiselle B. Grands dieux, il était presque parfait !

Le cheveu  rare coupé en brosse laissait paraitre la structure osseuse du crane  trop rond sous une peau de bébé, les petits yeux chafouins, la lippe molle de la lèvre inférieure, les fossettes sur les mains, à la base des doigts boudinés aux ongles manucurés, jusqu'à la façon maniérée de poser son gros derrière sur la fragile chaise de bois doré…

Il en existe donc encore, espéra-t-elle. Elle avait cru l'espèce disparue avec  le suicide du capitaine de Corvette  Henry de V. et en avait été profondément affectée. Ha! Croiser de nouveau le fer avec un courtisan, un vrai, cauteleux à souhait.

Elle examina le costume italien dont il avait  élégamment retiré l'étiquette, la chemise rose griffée d'un minuscule motif brodé sur la poche de poitrine et la cravate grise soyeuse, les chaussures, italiennes aussi  et parfaitement cirées, jusqu'aux chaussettes qu'elle entrevoyait et qui témoignaient d'un goût parfait mais qui lui donnait l'allure d'une saucisse de cocktail empaquetée par Hermès. Elle essaya de l'imaginer en uniforme, mais sa pose avachie sur la petite chaise l'en dissuada.

Elle faillit renoncer un instant à engager les hostilités,  après tout ce n'était  qu'un civil, puis elle pensa à ces journées entières d'ennui, avec pour seule lumière les fluctuations de la bourse sur l'écran de son ordinateur, tous ces jours fades qui la remplissaient de langueur et grignotaient sa vitalité.

A la guerre comme à la guerre pensa-t-telle. Il en va de ma survie !

D'abord se renseigner.  Connais ton ennemi, cette ligne de conduite lui avait toujours été profitable. Tenant  fermement le jeune homme  par le coude, elle le poussa vers la sortie.

-Allons mon petit, ne vous inquiétez pas, je me tiens bien informée et croyez-moi, je n'offrirai pas au Trésor Public un centime d'euro de plus que ce qui lui est du.

Elle ne lui laissa que le temps d'un dernier regard sur une paire de tableaux qui étouffait l'entrée, savoura la lueur fugace d'incrédulité et claqua la  porte.

Quelques coups de téléphone à de vieux ennemis encore actifs dans les services occultes de la République  la confortèrent dans sa première analyse de la situation.

Naissance dans un milieu petit bourgeois très provincial, parents enseignants dépourvus de biens et de nom, une tentative pour s'élever dans le monde par le sport, mais ses premiers tournois de tennis en junior avaient mis rapidement fin aux espoirs de l'adolescent. Il avait eu le réalisme nécessaire pour comprendre que le talent ne suffit pas et que la compétition réclame un sacrifice à la douleur qu'il était incapable d'assurer. Il avait alors, comme il se doit, brillamment raté ses études de médecine avant de découvrir enfin sa vocation. Une école de commerce privée, la fréquentation assidue de quelques jeunes fils de banquier, car il préférait les fils aux filles, entrée par la porte de service  dans le gotha local, il avait su se rendre indispensable auprès de tous par ses capacités à organiser des fêtes peu catholiques au cours desquelles il ne manquait jamais d'inviter son appareil photo. Il n'avait jamais négocié ces clichés contre de l'argent, bien plus futé, il avait préféré en tirer d'autres avantages. Parrainage dans des clubs chics et fermés où le gratin se congratulait et décidait de l'utilisation des fonds publics, recommandations diverses, invitations à des raouts normalement hors de sa portée. Il avait tissé sa toile peu à peu, et son poste de chargé d'affaires dans ce cabinet n'était pour lui qu'un sésame supplémentaire pour accéder aux petits secrets des vieilles familles de la ville.

Mademoiselle B. était bien placée pour savoir que les polichinelles ne se trouvent pas dans les tiroirs mais bien derrière les lourdes portes cochères des hôtels particuliers, ou dans les chambres de bonnes des vieilles demeures familiales.

- Ah la belle petite enflure ! pensa Mademoiselle B. Il serait bien fichu de rééditer les tristes exploits de Charles, en y ajoutant le succès. Cette capacité de nuisance justifiait bien qu'elle lui règle son compte. Il fallait qu'elle écrase le serpent dans l'œuf, et vite car la coquille commençait  à craqueler.

Le petit monstre était déjà maçon, rotarien et lion, il avait été assez subtil pour n'être encarté dans aucun parti, mais il tenait dans sa griffe les génitoires de quelques futurs députés et s'il n'avait encore porté son choix sur aucune jeune folle d'héritière, ce n'était qu'en raison de ses penchants, rien ne disait qu'il ne finirait pas par séduire un jeune héritier, puisque les mœurs avaient évolué aussi vite que les lois.

Mademoiselle B. laissa monter dans sa gorge une saine colère, lui donna libre cours, s'en libéra en jurons et imprécations, en grand coups de pied dans le porte parapluie qui en avait vu d'autres, claquant des paumes sur son sous-main en cuir de Russie, et s'autorisa même à fumer un Roméo et Juliette dont elle conservait quelques exemplaires pour les situations d'urgence.

Enfin calmée, sachant que la colère ne l'aveuglerait plus, que ses sentiments ne lui feraient pas prendre de décisions inconsidérées, elle tira de son secrétaire une chemise grise sur laquelle elle calligraphia avec application "Sébastien".

 

la suite de cette histoire est ici


(1)Formulaire administratif de déclaration des revenus fonciers, particulièrement délicat à remplir.

Rédigé par Fomahault

Publié dans #A suivre...

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MichelDALMAZZO 11/04/2010 13:33



Ca ne s'épuise pas! Formidable! On est accroché.


Juste une remarque: je comprends mal l'image du polichinelle (pour moi connoté à d'autres sujets), et trouve trop "tacite" la succession "maçon, roturien et lion (Lion)". mais ceci est
un super détail et n'enlève rien au plaisir de la lecture de ce texte!


 



Renard 07/04/2010 16:06



Une saucisse de cocktail empaquetée par Hermès... tu l'as bien "habillé" ton Rastignac... je file à la suite



Axel21 06/04/2010 18:13



Ahhh! Tu remplis des 2044, toi? Alors attention, si en plus c'est ton petit intérieur que tu décris avec autant d'acuité, c'est pas Sébastien qui va débarquer, c'est le fisc...Bon, je sais, tu
fais ce que tu veux, c'est toi qui tient la plume...pffff!



Fomahault 06/04/2010 21:57



heu, je déteste le style Napoléon III, vraiment je déteste ça, faut s'appeler Mademoiselle B. pour aimer ces horreurs ! Quant à remplir une 2044, c'est pas demain la veille ! Les agents du fisc
pleurent chaque fois qu'ils voient ma déclaration de revenus, et ils se cotisent pour m'offrir un cadeau de noel!



bauds 06/04/2010 16:54



Quel caractère! Mieux vaut qu'elle se défoule sur le porte parapluie que sur les girandoles en cristal.



zeitnot 05/04/2010 18:12



Evidemmenr encore, et demain encore j'espère. Je les voyais ces deux êtres... Tout ! La mise, le mobilier, et même des choses au fond de leurs têtes, maintenant j'attends, les babines retroussées
et les yeux injectés de sang, qu'ils se dévorent.