Mademoiselle B. (encore !)

Publié le 7 Avril 2010

pompon

 

Le début de cette histoire est ici

 

Mademoiselle B prépara longuement la première escarmouche. Dans un premier temps, il s'agissait de tester son adversaire.

- Voyons voir déjà comment tu réagis à une agression, petit fumier, marmonna-t-elle en dépiautant une cigarette bon marché.

Elle préleva quelques brins de tabac acre qu'elle mélangea soigneusement aux brisures de thé qu'elle avait sorties d'un sachet de soi-disant Darjeeling. Elle détestait ces sachets avec leur petite ficelle maintenue par une agrafe, le vieux blend qu'ils contenaient produisait un jus détestable qui lui donnait des brûlures d'estomac. Mademoiselle B. ne supportait que le Lapsang Souchong haut de gamme, qu'elle noyait de crème, car tout bien considéré,  elle n'aimait pas le thé. Elle préférait le café, si possible infusé trop longtemps, comme celui qui bloblotait en permanence au cercle des officiers américains. Mais pour l'occasion, elle se ferait violence. Elle referma soigneusement le petit sachet à l'aide d'un point de colle et entoura la petite ficelle trois fois autour de l'agrafe métallique, ce qui lui permettrait de le reconnaitre facilement.

Elle avait laissé en évidence  une boite à ouvrage entrouverte d’où dépassait un tambour  tendu d'un ouvrage en cours, une broderie niaiseuse d'angelots au point de croix. Une petite horreur qu'elle affectionnait particulièrement pour l'aspect inoffensif qu'elle lui conférait. Elle avait passé près d'une heure sur son rameur pour se composer un personnage de vieille dame fatiguée. Mais elle avait réussi à martyriser suffisamment  sa sangle abdominale pour qu'elle en devienne douloureuse,  l'oblige à se tenir voutée, et la dissuade d'éclater de rire.

Mortecouille!  pensa-t-elle je crois bien que je me suis aussi déplacé une cervicale et ça se paiera.

Elle se dirigea vers la porte d'entrée en faisant rouler sa tête sur ses épaules comme un catcheur avant un combat.

Elle souleva le cache du judas, Il se tenait tout raide dans l'encadrement de la porte, un bouquet d'anémones bleues à la main, un sourire imbécile aux lèvres.

- Oh, bonjour mon petit Sébastien, merci d'être venu si vite. Entrez donc.

- Bonjour Mademoiselle, c'est tout à fait normal, vous avez besoin de moi, j'accours !

Il lui tendit les fleurs.

- J'ai pensé qu'elles seraient à leur place dans la jolie jardinière sur la console.

- Comme c'est gentil ! Mais vous savez, mon petit, je n'ai jamais été très douée pour arranger les fleurs. C'est que je n'en ai pas reçues souvent voyez-vous…

- Laissez-moi m'en occuper, la coupa-t-il et il se dirigea d'autorité vers la cuisine.

Mademoiselle B observa le garçon qui ouvrait avec assurance les tiroirs et les placards pour trouver des ciseaux, et la poubelle pour jeter le papier cristal qui enveloppait les fleurs, puis il avait rempli la jardinière d'eau. Il s'occupait maintenant à disposer les anémones, et il y réussissait fort bien. Tandis qu'elle servait le thé, il rangea rapidement la cuisine, et finit en donnant même un coup d'éponge sur la table, en parfait maître d'hôtel.

- Et voila, dit-il, ça vous plait ?

Pour sûr, c'était plutôt réussi, et Minouche ne pourrait plus s'enrouler dans la coupe de faïence. Mademoiselle B avait bien noté l'aplomb du bellâtre, cette première confrontation était entrain de tourner à l'avantage de l'obséquieux larbin qui avait occupé le terrain avec une vitesse étonnante, elle était forcée de le reconnaître.

Elle s'en consola en le regardant avaler sans sourciller la tasse du liquide infect qu'elle lui avait servi.

- Je suis désolée, je n'avais plus de thé convenable, s'excusa-t-elle, et j'étais trop fatiguée ce matin pour sortir en acheter.

- ça ira parfaitement avait-il répondu en contenant un haut le cœur. Parlons donc de ce qui vous préoccupe…

Elle avait choisi pour prétexte à ce rendez-vous la mise en conformité de ses immeubles avec la loi SRU.

- Comprenez bien que le diagnostic plomb est obligatoire, et que ça peut engendrer d'énormes frais, en particulier lorsque l'organisme chargé du diagnostic est pointilleux. L'élimination des peintures au plomb requiert un traitement particulier, l'artisan chargé de l'élimination doit certifier qu'il a été informé de la présence du métal et prendre des précautions très couteuses, de plus sur la région, ils sont peu nombreux à avoir obtenu l'habilitation  auprès de la Préfecture. Du fait de l'absence de concurrence, ils pratiquent des tarifs tout à fait prohibitifs. En fait, suggéra-t-il finement, le mieux c'est encore que le diagnostic soit négatif…

- Ah oui, certes, mais vous savez bien que la plupart des mes appartements sont anciens, et les peintures d'origine….

- C'est bien pour ça que nous préférerons confier ces diagnostics à une entreprise dirigée par un de mes amis, ainsi, les résultats seront beaucoup moins… disons… alarmistes. Je sais bien que les tarifs pratiqués sont légèrement au-dessus de la moyenne, mais il faut avouer que le jeu en vaut la chandelle.

- Mais, quand même, dites-moi Sébastien, le plomb c'est si dangereux que ça pour la santé de mes locataires ?demanda-t-elle, jouant les naïves.

- Allons, Mademoiselle, répondit-il avec un sourire, si c'était dangereux, ça se saurait.

Puis elle avait laissé dériver la conversation.

- Quelle adorable petite sculpture ! S'était-il exclamé en soulevant le taureau de Pompon pour chercher une signature.

- Oh, une lubie de mon père qui se piquait d'y connaître quelque chose en matière d'art. Mais ce n'est qu'une étude en plâtre… C'est comme ces horribles clowns que j'ai exilés dans l'entrée et que je ne conserve que par esprit filial. Un jour où je les aurais trop vus, je m'en débarrasserai d'ailleurs ! Ma femme de ménage les adore, ça lui fera un petit cadeau.

Mademoiselle B connaissait parfaitement bien la valeur de ces œuvres, et "adorable" n'était pas le qualificatif qu'elle aurait choisi  pour cette puissante  étude originale du sculpteur quant aux deux tableaux, ils portaient une signature griffue qui aurait affolé plus d'un conservateur de musée.

-Encore un peu de thé peut-être ? dit-elle sournoisement au chargé d'affaires qui était entrain de s'étouffer avec sa salive.

 

Le lendemain, elle reçut par coursier une ravissante boîte de métal blanc à l'enseigne de  Mariage et Frères remplie d'un précieux Darjeeling, aucun message n'accompagnait le cadeau, pas même une carte de visite.

Une petite note s'ajouta au dossier gris, elle disait juste " Ennemi à ne pas sous-estimer, forte capacité de riposte".

 

(à suivre si ça se trouve)

Rédigé par Fomahault

Publié dans #A suivre...

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BMB 22/09/2010 22:11



de peur d'avoir oublié le début lorsque tu publiera la fin j'ai relu toute l'histoire. A la lumière des récents évènements elle prend une tonalité tspéciale ! mais tu me fais vraiment languir !



MichelDALMAZZO 01/09/2010 12:33



A la relecture, j'allais écire la même chose!!


...Et la suite?


 



BMB 17/04/2010 18:38



S'il te pleait arrête de commencet des feuilletons avant de partir en vacances : ça me fait craquer !



Fomahault 19/04/2010 08:06



ch'suis pas en vacance .. juste en mode nounours déglingué



guyrault 12/04/2010 18:29



Je n'avais pas encore pris le temps de lire Mademoiselle B du début jusqu'à ce chapitre. Je n'ai qu'un mot à dire : excellent? Allez, un de plus : j'aime ! 



MichelDALMAZZO 11/04/2010 13:50



il faut tenir car c'est excellent! L'angle et le rythme sont superbes! vraiment. C'est un vrai régal.


Michel


PS:Deux petites remarques:  j'ai du mal à mettre "fumier" et "mortecouille" dans la pensée de mademoiselle B (...), les mots de ce type valent autant qu'un portrait, ils sont très
difficile à ciseler. Par ailleurs je ne comprends pas lenchaînement "... fleurs, puis il avait..."