Mademoiselle B.

Publié le 31 Mars 2010

pompon

Elle tenait à ce qu’on l’appelle « Mademoiselle », malgré ses 71 hivers. Et elle aimait préciser avec un sourire faussement naïf, « car je suis une vraie demoiselle », sous-entendant quelle disposait encore de sa capsule de garantie Ce qui était à la fois vrai et faux.

Mademoiselle B. s’était dépucelée elle-même à l’âge raisonnable de 40 ans, le soir de son anniversaire avec un olisbos commandé par correspondance.

Mais, on doit reconnaître que sa coquetterie ne lui faisait proférer qu’un demi- mensonge, car si elle n’était plus vierge physiologiquement parlant, elle n’avait jamais eu d’homme entre ses cuisses. Ni de femme d’ailleurs.

 

Mademoiselle B. avait perdu ses illusions le jour de ses 18 ans, lorsqu'elle avait surpris son futur fiancé qui discutait avec un invité devant le buffet d'anniversaire

- Alors c'est décidé ? Tu vas la demander en mariage ? Je me demande bien comment tu vas assurer ta nuit de noces, avait demandé le jeune capitaine.

- En fantasmant sur toutes les maîtresses que sa dot va me permettre de m'offrir, avait répondu Charles en ricanant de façon ignoble.

Cachée derrière le grand rideau de velours, elle avait alors compris que son père se trompait  lorsqu'il l'avait assurée que ce jeune garçon avait beaucoup d'avenir.

Elle s'était retirée discrètement, la rage froide qui glaçait son ventre lui donnait la nausée.

Elle se savait laide. Les fortes mâchoires carrées, les dents trop grandes et mal plantées, les yeux un peu globuleux, le front trop large et bombé, le cou trop court, le torse plat, les articulations épaisses d'une paysanne, les jambes en poteau, les grands pieds, tout dans son allure hommasse qu'elle devait au Général concourait à faire de Mademoiselle B l'antithèse de ces jeunes filles légères et vaporeuses qui papillonnaient dans le cercle militaire.

Mais elle tenait aussi de son père un solide bon sens et un redoutable instinct de la stratégie auquel sa passion pour SunTzu n'était pas étrangère.

Lorsque Charles avait commencé à la courtiser, discrètement encouragé par le Général, elle ne s'était pas embarrassée de romantisme, elle tenait pour acquis que leur mariage servirait le carriérisme du lieutenant et n'y voyait aucune objection. Elle lui était même reconnaissante d'avoir évité les habituelles flagorneries niaiseuses qu'un jeune homme débite à une demoiselle. Jamais il ne s'était hasardé à la complimenter sur sa coiffure ou sur son teint. Elle s'était enorgueillie de l'admiration qu'il affirmait avoir pour son intelligence et son appréhension des grandes batailles du passé. Le respect qu'il manifestait serait, pensait-elle, la base d'une union durable.

Elle rumina longuement devant sa coiffeuse, et après avoir constaté qu'elle était plus choquée de sa propre naïveté que de la duplicité de Charles, elle prépara la contre-offensive.

 

Elle exigea un énorme diamant pour gage de fiançailles, puis par quelques remarques bien senties, elle l'entraina dans d'autres dépenses somptuaires.

Très Cher, vous ne pouvez pas envisager de vous présenter ainsi vêtu chez l'amiral ? Ne croyez-vous pas que nous devrions être vus à l'Opéra ? Il est absolument hors de question que nous n'allions pas à Venise cette semaine, je vous présenterai au Marquis de L. qui est un ami très proche du Ministre… poussant le jeune homme à s'endetter jusqu'à l'os, l'assurant que son investissement serait rentabilisé à très court terme, lui faisant miroiter en paiement de son engagement le haras familial, les terres en Touraine et une montée rapide dans la hiérarchie militaire grâce au soutien de son Général de père.

Charles avait ouvert sans précaution la porte de sa garçonnière parisienne à l'huissier qu'elle avait engagé pour faire constater la rupture du contrat de fiançailles. L'huissier avait décrit avec un luxe de détails le lit défait, la tenue légère de la demoiselle, les cadavres des bouteilles de champagne. Conformément à l'usage, elle conserva la bague et se sépara du fiancé ruiné sans verser une larme.

Son père admira son courage dans l'épreuve et lui promit de ne plus jamais lui présenter de fiancé présumé.

Mademoiselle B venait de remporter la première victoire d'une guerre qu'elle avait secrètement déclarée à la moitié masculine de l'humanité. Le jour où Charles vint implorer son pardon à genoux, elle fit monter l'énorme diamant en broche et l'épingla à son revers en guise de décoration.

 

A vingt ans, Mademoiselle B décida d'entreprendre des études d'infirmière, par ennui, non par nécessité, elle s'en félicita lorsque le Général vieillissant et podagre fut à la merci de ses soins qu'elle lui prodigua avec férocité jusqu'à la fin.


(pour lire la suite c'est ici)

Rédigé par Fomahault

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Renard 07/04/2010 15:50



J'adore le début de cette histoire, tout y est... je vais filer lire la suite.



bauds 05/04/2010 10:04



Quel tableau! Une infirmière soignant férocement un vieux général podagre. Merci pour cette page fort bien écrite.



micheldalmazzo 02/04/2010 23:42



Voilà un démarrage que j'aime! Enjoué, vif, bien tourné, léger, c'est bon! Le ton doctoral presque Guitrien est juste, L'inventivité 'capsule, hommasse' pétille, il faut le tenir!


AMitiés.


Michel


Ah juste deux petits reproches


Pourquoi 71 hivers? Au début, le bénéfice du doute devrait profiter à l'accusée. Sinon, autant l'enfoncer tout de suite.


Contre-attaque me semble plus naturel que contre-offensive.


 Une petite étourderie: détail)s(


 



Fomahault 03/04/2010 21:51



hé bien en fait, ce premier épisode n'est qu'un long flash back pour amener la suite. le premier paragraphe n'est là que pour indiquer que l'intrigue se situera plus loin dans le temps..merci
pour tes conseils éclairés  et ton attentive lecture comme d'habitude !



Axel21 02/04/2010 17:56



J'ai un reproche à te faire: tu me files des complexes...mais je ne te rendrai pas ta dot!



zeitnot 01/04/2010 19:26



Voilà qui commence bien, mais je redoute le pire, et même encore plus...