Le racisme selon Fernand

Publié le 2 Août 2010

 

benetton-300x207.jpg

 

Je ne sais plus de quoi nous parlions exactement, ni comment le sujet s'est invité dans la conversation, il n'en reste pas moins qu'un jour, mon père m'a dit :

 

- Ah ben, moi je suis raciste.

 

En balayant les restes du piano qui venait de me tomber sur la tête, je pris le temps de réfléchir à cette improbable révélation.

 

- Mais… heu… mon papounet d'amour… comment ça raciste ? Tu veux dire vraiment raciste ?

- Ah ben oui, j'aime pas les étrangers, j'aime pas les noirs et j'aime pas les arabes non plus !

 

Tandis que le chirurgien orthopédiste recousait mes deux bras qui s'étaient détachés brutalement de mes épaules, je méditais sur l'ingratitude paternelle. Cinquante deux ans que je connaissais et que j'aimais cet homme et il m'aurait caché cette tare ?

 

- Mais …. Heu… Et les Chinois ? Dis-moi, mon papa de moi, tu les aimes les Chinois ?

 

- Ah ben non, les chinois non plus, je les aime pas !

 

D'un coup de pied bien ajusté dans la partie masculine de son individu, j'écartais le boxeur qui venait de percuter mon estomac. Diantre et Fichtre même, pensais-je ! Je ne peux pas avoir vécu si longtemps au coté d'un raciste sans jamais m'en douter ! Le mal a du s'installer récemment, à la faveur de l'âge…

- Mais… heu… mon petit papa chéri, pas plus tard que tout à l'heure tu faisais une partie de pétanque avec le voisin du rez-de-chaussée qui est tellement algérien qu'il retourne au bled tous les étés et tu bouffes bien volontiers les gâteaux à la pâte d'amande qu'il t'apporte pour fêter la fin du Ramadan !

 

- Ha ben oui, mais lui, c'est pas pareil, il est mécano, il travaille lui !

 

Nom d'une chèvre lascive ! Qu'ai-je fait à tous les bons dieux pour mériter la baffe que je viens de recevoir ? pensais-je en revissant ma tête ? Alzheimer, démence sénile, ou prion de la vache folle? Il me fallait tirer cette affaire au clair.

 

 - Mais… heu…  mon papa préféré, ton meilleur ami, Yannick, il est noir !

- Ah ben oui, mais Yannick c'est pas pareil, d'abord, il est pas noir, il est guadeloupéen foncé, et puis il est français !

 

Non seulement la démence sénile avait ravagé les facultés intellectuelles de mon géniteur, mais en plus, il semblait bien que mon pauvre père, disposant toujours de sa carte d'électeur, allait griller ses derniers neurones sur une flamme tricolore.

Le chirurgien orthopédiste s'écarta en bousculant un panthéon de déités variées, cédant la place à un cardiologue qui examina d'un air inquiet le tracé en pointillé d'un électrocardiogramme. Le diagnostic était sans appel : cœur brisé. Entre deux électrochocs délivrés par le défibrillateur, j'arrivais à balbutier :

 

- Mais… heu… mon papa gâteux, heu pardon gaté, et ton collègue vietnamien, tu sais, celui qui s'appelle Dong, mais que tu appelle Bruce Lee, il est terriblement asiatique non ?

- Ah ben oui, mais lui c'est pas pareil non plus, je le connais depuis la maternelle, mais, son frère, il est asiatique comme lui et je l'aime pas… depuis la maternelle aussi ! Tu vois, je suis raciste !

 

La main secourable d'un inconnu m'aida à me relever, je frottais pensivement mes pauvres fesses qui avaient bleui sous l'impact. Au fond d'un tunnel tout noir, il y avait comme une grande et belle lumière qui m'appelait, mais je m'accrochais fermement à mon dernier souffle de vie et brûlais ma dernière cartouche. J'en appelais aux mannes de mes aïeux vénérés qui accoururent pour me soutenir,  qui de Sicile, qui de Sardaigne, qui du Piémont, il en vint même dont l'existence avait été oubliée de tous, l'un portant un chèche bleu, l'autre un petit calot de soie, et d'autres encore, plus anciens que la mémoire des hommes, jusqu'au premier de tous, un petit être au cuir sombre, au front bas,  tout velu et pas tout à fait à l'aise dans sa trop récente bipédie , mais au regard brûlant de colère.

 

- Mais… heu... mon petit père du peuple, ton voisin français du sixième étage, tu sais, le gros tas alcoolique et au chômage qui a un doberman amputé de la moitié de ses oreilles , celui qui a demandé à l'assemblée des copropriétaires qu'on mette un article supplémentaire dans le règlement de copropriété pour interdire de vendre à des étrangers, tu vois de qui je veux parler? Ce baveux imbécile, ce con génital dégénéré, issu de mariages entre français de pure race qui sont tellement peu nombreux que leurs unions sont forcément consanguines…,  tu l'aimes lui ?

 

- Oh putain, non lui je l'aime pas pour de vrai ! Je suis certain qu'en plus de frapper son chien, il vote front national !

 

J'eu le temps de regretter que le très sexy pompier qui m'avait ceinturée ait fini par réussir sa manœuvre de Heimlich et je régurgitais dans le bassin que me tendait gentiment un gastroentérologue, les anguilles qui gigotaient au ras de ma luette.

L'air qui inonda mes poumons à cet instant là avait un parfum de lilas, une douce fragrance que je n'avais plus sentie depuis plus de dix lustres, une réminiscence plus qu'un souvenir, c'était l'odeur du lait Poupina dont mon père enduisait mon petit derrière quand il changeait mes couches.

 

Comme je suis une fille bien élevée, je me mis en devoir de servir du café, du thé, du rhum, de la cachaça, de l'eau ferrugineuse, de l'ambroisie et du sang de poulet, pour remercier le pompier, le corps médical, l'inconnu à la main secourable, le marchand de piano, la ribambelle de démiurges baffeurs, la foule dense de mes ancêtres et des vôtres, puis je les raccompagnais tous jusqu'aux étroites portes de mon cerveau et leur dit aurevoir.

 

Lorsque nous fûmes enfin seuls, mon père et moi, je lui confirmais qu'il était bien raciste, ce qui était un peu gênant pour moi , car trois de mes grands-parents étaient franchement étrangers, mais que, tout compte fait, il pouvait en ce qui me concernait, continuer à pratiquer ce racisme salutaire qu'est le racisme anti-con. Puis je le gourmandais un peu pour avoir dit "putain".

 

- Mais… heu…Papa que j'aime et que j'adore, toi qui est le premier des trois hommes de ma vie, il ne faut pas dire des gros mots.

- Ha, ben oui, mais "putain", c'est pas pareil, c'est pas vraiment un gros mot ! me dit-il dans un tendre sourire.

Et je me tus,  car mon père aime bien avoir le dernier mot.

Rédigé par Fomahault

Publié dans #petites vacheries

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Bibi 18/11/2013 18:20


"putain" est effectivement un petit mot! "front national" en est un gros!


 

micheldalmazzo 01/09/2010 11:32



on aime ses parents même ses parents dans tous les cas, même si nous ne sommes pas leur enfant. Il n'y a pas de raison! D'ailleurs, moi, j'aime les chèvres lascives!



bauds 18/08/2010 18:46



Cela fait longtemps que je n'avais dégusté un passage de la littérature fomahaldienne, et je reste encore ébranlé par le choc de la chute du piano transformé en vulgaires débris. Bravo pour ce
traitement de choc d'un sujet délicat.



mocekx 15/08/2010 09:47



va chez Axel 21 il a un sketch de Fernand Raynaud qui vaut le coup d'être ré entendu!



Fomahault 15/08/2010 12:27



Vu ! merci



Axel21 14/08/2010 22:30



Je parle espagnol,  (enfin....panaméen)!



Fomahault 15/08/2010 12:31



ben si tu parles pas naméen...tu fais comment alors ?