Le Château Mort

Publié le 17 Mai 2010

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Au bout de l'impasse juste en face de ma maison, entre deux grands murs de pierres sèches comme on savait les faire au siècle dernier, flanqué de deux grands piliers à chapiteaux,  il y a un grand portail de métal noir tout hérissé de hallebardes, une chose imposante qui défend l'entrée d'un domaine mystérieux.

Derrière les vantaux toujours fermés, il y a un château qui s'appelle Castelroc. Il faut vous dire qu'à Marseille, on appelle "château" ces bastides souvent tarabiscotées érigées à la fin du siècle par ceux qui faisaient leur beurre dans le commerce avec l'Orient encore colonial. Et ils étaient nombreux ces riches négociants, puisque dans un rayon de moins de cinq kilomètres autour de ma petite maison, on trouve le Château Saint-Loup, le château Saint-Cyr, le château Saint-Jacques et j'en oublie quelques-uns car ils ont tous disparu les uns après les autres, phagocytés par les  promoteurs immobiliers. Mais Castelroc avait résisté.  Pour tout dire, c'est une bâtisse d'un goût que ne renierait pas Walt Disney, avec vitraux Art Nouille, fausse rocaille en ciment, œuvre des maçons italiens de l'époque, jardin de buis taillés, fausse grotte tapissée de coquilles d'huîtres,  et même une petite tour pointue au toit couvert d'ardoises qui brillent au soleil. Une petite horreur qui hérisserait le poil de n'importe quel architecte sensé.

Il y a l'entrée mystérieuse toujours close qui ne montre rien du domaine, et  puis, le château étant bâti à flanc de colline, dans la rue qui passe au-dessous, il y a une autre entrée, un autre grand portail plus aéré, et de chaque coté, sur des murs bien moins hauts, une rangée de piques métalliques sur lesquelles s'entrelacent les lianes d'une glycine pour le moins  centenaire.  Par là, entre deux branches plus grosses que mon poignet, ou par la petite ouverture grillagée du portail, on devine la propriété, on entrevoit quelques détails baroques, on vole quelques images désuètes d'un passé encore vivant.

C'était un de mes rêves d'enfant, ce château prétentieux de princesse à deux sous. On a le droit d'avoir mauvais goût quand on est enfant, on a le droit de préférer le sirop d'anis au Saint-Emilion et la biberine au caviar, on a le droit de rêver qu'on batifole, une ombrelle de dentelle à la main, dans le parc-labyrinthe miniature, on a le droit de s'imaginer en robe de velours, dans la lumière glauque des vitraux plombés. On a le droit de fantasmer des pièces secrètes, des escaliers à vis, des portes dérobées, des trésors dans des oubliettes… On a le droit de ne pas s'inquiéter des taxes foncières, de l'impôt sur la fortune, du prix de l'eau pour remplir le bassin des poissons rouges sous la fausse cascade… On a le droit de ne même pas savoir que ces choses-là existent.

Castelroc, c'est un de ces rêves qui ont nourri mon imaginaire et qui font qu'aujourd'hui, j'écris des histoires, j'invente pour les enfants de mon entourage des jeux de pistes, des chasses aux trésors, des contes, et que la lutine sur mon épaule (1) n'est pas morte, même si elle a bien failli y passer à de trop nombreuses reprises, étouffée par le quotidien minable.

Oui, on a le droit quand on est enfant, et même quand on grandit, d'espincher en passant, et je me livrais encore il y a quelques semaines en descendant de ma colline pour aller acheter mes cigarettes – vous le savez déjà , je ne vais plus acheter ma drogue en haut de la colline depuis que le bistrot de Lily (2) a disparu-  à ces discrètes contorsions qui permettaient d'apercevoir une statue de plâtre, mauvaise copie d'un antique grec, couvert de mousse verdâtre, aux doigts rongés par les pluies acides.

Et puis, lundi, mon cœur d'enfant s'est tout cassé, le portail de la rue était ouvert, le jardin défoncé, les tractopelles avaient arraché les buis et la statue, et il y avait un panneau : construction d'un immeuble de 5 logements et de 9 garages…

Ils n'ont pas détruit le château, hélas, juste le mirage qui l'entourait, ils l'ont exposé, tout nu, et pour la première fois, j'ai pu le voir en entier, et constater qu'il était minuscule, laid, ratatiné contre son rocher, en somme,  je l'ai vu "en vrai" comme on dit quand on est enfant.

Je vous l'avoue sans détour, je suis lasse. Lasse de voir massacrer les souvenirs et les espoirs de la petite fille que j'étais.

Quand je rêvais de l'an deux mille, j'y voyais un monde à l'image de Castelroc, des châteaux pour chacun, des princesses partout, des voitures volantes, des gens heureux, des habitants sur la lune,  la saveur des quarks me mettait l'eau à la bouche, et je m'ébaudissais à l'idée qu'on baptise LGM (Little Green Men) les émissions qu'on recevait des quasars qu'on venait à peine de découvrir, j'espérais jusqu'à l'absurde dans les travaux des scientifiques, dans les écrits des philosophes, dans les idées de l'air du temps et jusqu'à il y quelques années, j'ai vraiment cru que sous les pavés, il y avait une plage.

Aujourd'hui, je ne crois plus, je ne rêve plus. Je rationnalise : je me demande ce que fichent nos éminents physiciens, et pourquoi ils perdent leur temps à tourner en rond derrière un hypothétique boson de Higgs qui ne servira à rien ni à personne.  Je me dis que si ça se trouve, mes impôts, en plus de servir à payer les frasques d'un monarque républicain, sont utilisés bêtement pour payer les émoluments pharaoniques de mathématiciens fous, qui feraient mieux de se mettre à plancher sur un vrai moyen d'éradiquer les blattes qui hantent certaines tavernes.

Mon petit cinéma intérieur est en panne, sur l'écran il y a, figée et clignotante, l'image de Mademoiselle B devant son secrétaire. Et si personne ne fait rien, je crois que la pellicule exposée trop longtemps à la chaleur du projecteur de la réalité cruelle va prendre feu.  Ce qui serait ennuyeux, car on ne connaîtrait jamais la fin de l'histoire….

Est-ce que l'un d'entre vous aurait un extincteur par hasard ?

(1) la lutine a fait l'objet d'une histoire rien que pour elle,  il y a longtemps... Elle habite toujours mon jardin avec sa méchante tribu...

(2) le bistrot de Lily, pour ceux qui suivent, c'était "le dernier bistrot avant la fin du monde"

Rédigé par Fomahault

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MichelDALMAZZO 01/09/2010 12:02



J'ai oublié qqchose!


Quand on est petit, on a tous les droits de rêver. Quand on est grand aussi, mais on préfère vivre, alors on n'a pas le temps. Plus tard, on a le temps, mais on ne sait plus, ... alors on se
souvient... et la science et le rêve vont souvent ensemble... et je ne sais plus ce que je voulais dire...ah oui, mes aspirines..



micheldalmazzo 01/09/2010 11:54



j'aime le goût de ce texte, un miel un peu aigre, un miel bio...



Guyrault d'Alban 05/06/2010 22:49



Hélas, je n'ai pas d'extincteur à vous offrir, n'ayant même pas su en un trouver pour moi ... J'ai frémi en lisant votre récit : je passe mon temps à me battre pour la conservation du patrimoine.
Hélas, mon ennemi est le Dieu argent contre qui j'ai beaucoup de peine à lutter.


Bien affectueusement. Guyrault



vero 01/06/2010 22:11



Bonne soirée



vero 01/06/2010 22:09



Bonne soirée