Hadrien

Publié le 1 Janvier 2010

Hadrien regarda la flaque jaune qui s'étalait si lentement à ses pieds. Il se souvint avec regret d'une époque où son jet était assez puissant pour éclabousser ses rangers et creuser un trou dans le sable du désert. Il attendit patiemment que les dernières gouttes s'évacuent. Il avait appris à ne pas remonter trop tôt son pantalon de treillis. La douleur enfonça un doigt brûlant dans ses reins. Il s'appuya des deux mains et du front sur le fût du grand chêne qu'il venait d'arroser.

Lorsque la souffrance redevint supportable, il se rhabilla et jeta un denier regard à l'arbre centenaire. Hadrien avait souvent imaginé sa naissance de l'arbre, le petit gland tombé, peut-être dans les lesses d'un sanglier, sa germination, sa lutte pour survivre, sa chance de n'avoir pas été dévoré alors qu'il n'était qu'une jeune pousse, sa patience à grandir lentement, regardant passer les siècles, poussant ses sept troncs vers le ciel et la lumière.

 

            L’homme était venu presque tous les jours s'asseoir à son ombre pour méditer sur son passé, effacer les images de mort et de sang qui le hantaient, images de jungle ou de désert, de ruines fumantes. A force de temps et de volonté, le chuchotis des feuilles dans le vent avait fini par supplanter le sifflement des balles, le léger plop d'un gland tombé à ses pieds avait définitivement occulté le bruit d'explosion de toutes les bombes de sa carrière de soldat.

 

            Il marchait vers sa cabane, sans s'éloigner du chemin qu'il avait lui-même tracé, en suivant les détours choisis. Le sentier serpentait de souvenirs en points de vue, vers l'est pour la bauge des bêtes noires, vers le sud, au bord de la barre de calcaire qui surplombait la vallée, vers l'est encore jusqu'à l'abri sous roche ou suintait une source les jours suivants les orages, un long détour vers l'ouest, guidé par le parfum du bosquet de cades. Eviter l'embranchement caillouteux qui menait à la frontière de son domaine, suivre la terre rouge jusqu'à son palais de pierre et de bois.

 

            Hadrien avait dépensé une bonne partie de sa dernière solde de mercenaire pour soixante hectares de maquis pompeusement nommés zone agricole sur son acte notarié, non viabilisés, sans eau, sans électricité et auxquels on ne pouvait accéder qu'en tout terrain en prenant la route du feu. Le terrain avait en son temps servi de pâture aux troupeaux de chèvres, les troncs des arbres portaient encore les traces de leurs passages. Mais depuis longtemps le chevrier avait pris sa retraite et les dernières chèvres étaient parquées près du village, nourries aux granulées, traites à la machine. Il avait un moment caressé l'idée d'acheter un chevreau pour lui rendre sa liberté avant d'y renoncer. Il avait obtenu l'autorisation des pompiers pour circuler avec sa vieille jeep pendant les six mois de l'année qui ne présentaient pas de risque majeur d'incendie, mais, de mai à octobre, il devait parcourir à pied les dix kilomètres qui le séparaient du village le plus proche. Les premières semaines de mars, il avait vécu sous la tente, le temps de remettre un toit et une porte à la vieille bergerie.

 

            C'est en creusant une feuillée qu'il le vit pour la première fois. Une petite boule de fourrure grise aux yeux immenses à peine plus grosse que son poing, tremblante et gémissante de peur. Au premier regard, Hadrien crut qu'il s'agissait d'un chiot et il allait tendre la main lorsqu'il aperçut les oreilles pointues et comprit qu'il s'agissait d'un renardeau dans son nid de feuillage. Il se garda de le toucher, sachant que si la renarde sentait l'homme sur son petit, elle l'abandonnerait. Il reboucha soigneusement le trou qu'il avait commencé, en effaça soigneusement la trace et alla creuser plus loin.

 

            En venant chaque matin visiter le renardeau dans son terrier, Hadrien traça le début de son chemin, sa route étroite dans la solitude. Le petit animal s'était vite habitué à ces rencontres discrètes et sortait volontiers pour jouer avec les bouts de ficelle qu'Hadrien agitait doucement. L'ancien mercenaire s'amusait des mouvements maladroits du renardeau, de ses roulades et de ses jappements minuscules.

Hadrien s'offrait cet instant de grâce avant d'entamer ses travaux de rénovation.

La charpente sommaire qu'il avait posée sur les murs bas de la bergerie commençait à se couvrir des lauzes de schiste qu'il trouvait au hasard de ses promenades à la découverte de son domaine. Il avait dégagé le roncier qui mangeait le mur nord et l'intérieur du bâtiment. Il y avait découvert, dans le foyer entouré de grosses pierres plates, la palette noircie d'une épaule de chèvre, une esse de boucher rivée dans les pierres de la hotte avait du servir à accrocher une marmite, dans les murs, des niches pour entreposer la nourriture ou la lampe à pétrole.

 

            Le vieux soldat était satisfait, il n'avait croisé personne au cours des quinze premiers jours, pas un humain à dix kilomètres à la ronde. Il avait apprécié le silence qu'il était seul à briser. Chuintement de la scie égoïne, claquement des pierres sur la charpente, grincement du bois fendu par la hache, sifflement du camping gaz le soir, petit bruit des bulles de l'eau qui bout.

 

 

            Au début, il s'était abruti de travail, creusant, soulevant les pierres, élaguant les branches, aplanissant la terre autour de son refuge. Courbatu comme après une marche forcée, il s'endormait le soir dans son duvet et ne rêvait pas.

Il eut un mouvement de colère en ouvrant sa dernière bonbonne d'eau potable. Il allait devoir descendre au village et faire le plein de vivres et d'eau, renouer avec la civilisation, parler, sentir l'odeur des humains.

Hadrien se dirigea vers la jeep, récupéra la clé glissée sous le pare-soleil et mit le contact. L'odeur d'essence déclencha une vision qui s'imposa à lui avec brutalité.  

L'eau saumâtre et jaune qui affleurait le puits, le vent brûlant charriant le sable qui abrasait la peau comme du papier émeri, qui ponçait la peinture des véhicules abandonnés, la longue bande de goudron noir de la route sans fin, et au milieu un camion couché sur le coté, bâche éventrée, l'acre odeur du gasoil répandu. Il ferma les yeux et appuya fortement sur ses globes oculaires avec ses poings fermés pour provoquer l'apparition de phosphènes rouges et bleus et mettre fin au cauchemar.

 

            Le moteur de la jeep ronronnait tranquillement et il se concentra longuement sur le bruit familier jusqu'à faire le vide en lui. Il enclencha le crabot et s'obligea à réfléchir au problème de son approvisionnement en eau tandis que le véhicule cahotait sur le chemin défoncé.

 

            Le village était endormi, les touristes n'arriveraient que plus tard à la fin du printemps. Il pu se garer rapidement sur le petit parking qui faisait face à la poste. Le bureau était vide, et la préposée faisait des mots croisés. Elle  leva la tête et le détailla d'un air gourmand. Malgré une cinquantaine bien sonnée, Hadrien portait beau. De grands yeux gris très ronds dans un visage tanné par la vie au grand air, les cheveux coupés ras dégageaient un front haut et de petites oreilles collées à son crâne. Il était grand, le dos très droit, les épaules bien découplées et sa démarche volontaire imposait un détour à ceux qu'il croisait dans la rue.

Hadrien se dirigea vers la boite postale pour relever son courrier. Quelques cartes postales du monde entier signées de vieux amis. A travers les courts messages en anglais, en allemand, en italien, en sabir, il recomposait les trajectoires de ses anciens collègues, les uns en Irak, les autres en Mauritanie, d'autres encore en Somalie. Il en savait certains au Pakistan, plusieurs dans les pays de l'Est. Une carte postale représentant la Tour Eiffel retint un moment son attention. Un message qui lui proposait à mots voilés une mission d'encadrement et de formation au déminage pour une équipe de gardes du corps, mission courte et excessivement bien payée qu'il aurait autrefois acceptée avec jubilation.

Il demanda à la préposée un accès au taxiphone, entra dans la cabine lorsqu'elle lui fit signe et composa un numéro qu'il connaissait par cœur. Il laissa un court message sur la boîte vocale

- Bonjour, Hadrien, pour la mission, non merci.

Puis il raccrocha. En ajoutant "merci" à la fin du message, il venait de signifier qu'il n'accepterait plus aucune mission. Il poussa un soupir de soulagement et alla régler le prix de la communication.

Une enveloppe à l'entête d'un hôpital faisait une tache blanche au milieu des images colorées, il ne l'ouvrit pas, il connaissait déjà son contenu. Des résultats d'analyses qui lui avaient été communiqués de vive voix par l'oncologue. Un an, peut-être 18 mois, c'était le temps qu'il lui restait à vivre.

Il fourra en vrac lettre et cartes postales dans son havresac et se dirigea vers la caserne des pompiers. Il salua de la main quelques hommes qui lavaient à grande eau un fourgon pompe dans la cour, pénétra dans le hangar et grimpa  quatre à quatre les marches d'un escalier qui donnait accès aux quartiers de repos et au bureau du colonel. Il entra sans frapper. Davier lui adressa un grand sourire et le salua :

- alors, toujours partant pour jouer les ermites ?

Davier ne savait rien et comme il se doit n'avait posé aucune question. Mais il pensait connaître Hadrien et supposait sans le dire qu'une mission lourde était en préparation. Il y avait des rumeurs de coup d'Etat, loin en Afrique et il était bien heureux d'avoir raccroché. Il pouvait comprendre qu'Hadrien eût besoin de se mettre au vert quelques temps.

 

Hadrien hocha la tête,

-J’ai besoin de ton aide Davier, il me faut de l'eau.

 

Lorsqu'il avait décidé de se retirer des affaires, Hadrien avait lancé un appel à ses amis pour trouver l'endroit idéal. Il voulait un coin tranquille, loin de tout, un grand espace où il pourrait être en paix, où personne ne viendrait le chercher. Les amis lui avaient proposé un atoll dans le Pacifique, un monastère désaffecté en Grèce, les ruines d'un château en Irlande, mais c'est Davier qui avait trouvé ce bout de désert pour lui. Ni trop loin des hommes, ni trop près. Davier avait fini de le convaincre en lui expliquant qu'il avait gardé de nombreux contacts et qu'en cas de nécessité, il pourrait servir d'agent de liaison.

 

Les deux hommes se mirent d'accord rapidement, Davier avait été un spécialiste de la logistique.  Il ferait installer une citerne à l'entrée du terrain d'Hadrien, au titre de la prévention incendie. Hadrien pourrait puiser à volonté et aurait de l'eau potable s'il installait un système de filtre. Les pompiers viendraient une fois par mois vérifier le niveau de la citerne et refaire le plein.

 

            Les quelques kilomètres de champs qui entouraient le village cédaient brutalement la place à la zone industrielle et commerciale. Une forêt de panneaux publicitaires cernait les routes, foisonnait sur les ronds-points. Tous promettaient le paradis pour peu qu'on se convertisse à la nouvelle religion de la consommation effrénée.

Dans le supermarché, la musique d'ascenseur vrilla les nerfs d'Hadrien qui remplit son chariot au pas de course. Le troupeau des consommateurs préférait s'écarter devant la carrure de l'homme en treillis et personne ne le heurta ou ne protesta lorsqu'il déplaçait brutalement un caddy pour accéder à une gondole.

Les conserves de légumes et de viandes s'empilèrent rapidement par-dessus les six bonbonnes d''eau potable. Un jambon fumé entier couronna le tout. Alors qu'il se dirigeait vers les caisses par le plus court chemin, il passa dans l'allée réservée aux animaux. Il repéra du coin de l'œil un petit lapin de fourrure présenté comme le jouet idéal des chats. Sans réfléchir, il attrapa la babiole et la jeta par dessus le jambon.

 

            Le mois de mars touchait à sa fin. Hadrien avait plié sa tente et s'était installé dans la bergerie au confort sommaire. Il pouvait enfin se glisser dans le quotidien qu'il avait imaginé pour finir sa vie. Dix huit mois, une éternité pour un homme qui n'avait eu souvent pour avenir que les dix prochaines secondes, celles où concentré et précis, il déterrait une mine anti-personnel.

 

Peu à peu, ses journées s'étaient organisées comme dans un camp militaire, Se lever, préparer son café sur le camping gaz, aller chercher de l'eau à la citerne, se laver, se raser, ranger le désordre inexistant dans la bergerie, laver ses sous-vêtements de la veille. Hadrien avait rapidement pris conscience que son conditionnement ne disparaitrait pas et qu'il resterait prisonnier de ces gestes inutiles. Sans le vouloir vraiment, il avait instauré un règlement qu'il était seul à connaître et qu'il suivait sans faillir.

 

            Lorsque tout lui semblait ordonné, il partait voir le renardeau. Le petit animal était maintenant sevré, en témoignaient les restes sanglants des mulots que sa mère lui apportait et qui jonchaient les abords du nid. Hadrien lui avait apporté le jouet, mais le renardeau, après avoir donné quelques coups de pattes curieux s'en était désintéressé rapidement. Vexé, Hadrien avait longuement réfléchit. Finalement, il roula le jouet dans le sang frais d'un mulot, y attacha une ficelle, et l'agita sous le nez du petit renard. L'animal attiré par l'odeur et le mouvement fit un bond spectaculaire. Hadrien tira vivement sur la ficelle et le renardeau commença un simulacre de chasse. La vivacité du petit renard, ses bonds, ses petits cris ravissaient Hadrien. Le jeu durait une vingtaine de minutes avant que le renard se lasse. Alors Hadrien remettait le jouet dans sa poche et s'éloignait tranquillement.

 

            Après ce qu'il nommait intérieurement sa récréation, Hadrien entamait le tour de son domaine au pas de course. Il longeait les frontières de son terrain en courant, d'un repère de géomètre au suivant, s'arrêtant lorsqu'il était essoufflé pour faire des étirements et des abdominaux à même le sol. Son domaine presque rectangulaire couvrait une grande partie d'une colline, il était bordé au nord par le sommet de la colline, une barre de calcaire qui formait une falaise de 4 à 5 mètres de haut facile à escalader, à l'ouest par la lisière d'une forêt de jeunes chênes vert derrière laquelle il y avait eu des champs cultivés mais qui n'étaient plus maintenant qu'une friche de ronces et de chênes kermès. A l'est, la frontière était définie par un étroit vallon dont le fond de galet laissait penser qu'il y avait eu un ruisseau. Au Sud enfin, le chemin qui bordait la bergerie fermait le rectangle.

 

            Hadrien avait mentalement quadrillé la surface du terrain et après en avoir fait le tour, il explorait chaque jour un carré choisi. Il s'était maudit lorsqu'il avait réalisé qu'il reproduisait le schéma d'un plan de déminage, puis il avait haussé les épaules, seul dans sa cabane en faisant fricasser les asperges sauvages qu'il avait ramassées dans la journée. Sur la carte d'état major qu'il avait punaisée à la porte, les carrés explorés étaient légèrement hachurés au crayon, et Hadrien y notait consciencieusement ses découvertes.

 

            La première journée du mois d'avril avait été maussade et grise et le premier coup de tonnerre claqua alors qu'Hadrien repérait sur la carte l'emplacement d'un grand chêne à sept troncs, certainement le grand-père de tous les chênes de la colline.

Un réflexe ancien le jeta au sol et il se mit à chercher du regard un abri plus sûr. Il rampa vers le dessous du châlit qu'il avait fabriqué, en évitant soigneusement les zones éclairées par le feu de bois qui craquait. Il roula sous la paillasse, du bras gauche il protégea sa tête tandis que sa main droite palpait sa cuisse à la recherche d'une arme. Il entendit les rafales d'arme automatique et se mit à hurler à ses hommes de se mettre à l'abri. Le sniper devait être plus haut, caché derrière une rambarde. Gildas avait repéré la ligne de tir et alignait un balcon dans le viseur de son Colt M4. Hadrien n'aperçut que trop tard le deuxième sniper. La tête de Gildas explosa, son sang éclaboussa le treillis sale d'Hadrien. La pluie commença à tomber, dansant sur les lauzes, une petite fuite dans le toit laissait passer des gouttes qui s'écrasaient devant le visage d'Hadrien, les éclaboussures boueuses se mêlèrent aux larmes qu'il versait pour la première fois sur la mort de son ami. IL pleura longtemps, jusqu'à ce qu'une douleur qu'il ne pouvait plus ignorer lui transperce le dos.

Il ouvrit la cantine métallique qui lui servait de coffre, en sortit une mallette marquée d'une croix rouge et bu sa première dose de morphine sans état d'âme.

 

            Le jeune renard fixait la porte de la bergerie. Assis, sa jolie queue touffue enroulée sur ses pattes, la tête un peu penchée sur le coté, Il attendit qu'Hadrien siffle un coup bref pour lui emboîter le pas. Tandis que l'humain avançait à grandes enjambées, le renard folâtrait autour de lui en jappant, réclamant le vieux bout de fourrure informe. Les genêts et le lilas d'Espagne fleurissaient partout en tâches jaunes et roses. En quelques jours, le domaine d'Hadrien avait pris des allures de jardin anglais, tapis d'herbe rase comme du gazon dans les clairières, Aux bleuets sauvages, coquelicots et boutons d'or orgueilleux de couleurs, Hadrien préférait les timides sabots de vénus, modestes orchidées brunes aux pétales veloutés qui se dissimulaient sous le couvert des feuilles mortes.

 

            En longeant la barre, Hadrien avait découvert le petit abri sous roche ou suintait un filet d'eau sur un lit de mousse verte. Il s'y installait souvent pour se reposer, écouter les cris des pies, voir passer un geai, regarder le ciel. Dans ces moments de contemplation, Hadrien se sentait enfin serein, il pouvait laver ses souvenirs dans le parfum du thym qu'il froissait dans ses mains.

 

            Le grondement d'un moteur au loin le tira de sa catalepsie. Il déplia ses jambes, attendit que le fourmillement cesse et se leva très lentement pour éviter un vertige.

Il marcha vers l'origine du bruit, se dirigeant à l'oreille. Les ombres commençaient à s'allonger et le bruit cessa. Lorsqu'il parvint à l'orée du bosquet de chêne, il vit que le champ de ronces avait été proprement nettoyé et retourné. Les petits chênes kermès aux feuilles piquantes gisaient en tas, racines à l'air, presque obscènes. Des cailloux parsemaient la terre noire comme les ossements d'un cimetière bombardé. On avait planté un panneau de métal sur lequel on pouvait lire "chasse privée".

Hadrien sentit monter en lui la colère comme le souffle d'une explosion. Il arracha le panneau puis en serrant les dents, il força l'allure en direction de sa cabane, le panneau calé sous le bras.

Après avoir avalé une dose de morphine pour supporter les cahots, il monta dans la jeep, jeta le panneau sur le siège arrière et démarra rageusement.

 

            Il planta la voiture au milieu de la cour de la caserne des pompiers, récupéra le panneau, traversa le hangar sans saluer personne.

Il ouvrit à la volée la porte du bureau de Davier. La porte claqua contre le mur, le panneau claqua sur le bureau. Hadrien prit appui des deux mains sur le plateau de bois et se pencha en avant jusqu'à ce que son visage touche presque celui du colonel des pompiers.

 

« Qu'est-ce que c'est ce bordel Davier ? Tu m'avais promis la paix ! »

Davier baissa le regard. Il connaissait les colères d'Hadrien, il en avait déjà payé le prix. En reculant, il fit glisser son index sur son nez et sentit le cal osseux qui déformait sa cloison nasale.

« Tu comptes me péter la gueule tout de suite ou tu me laisses parler d'abord ? » demanda-t-il inquiet.

« Parle ! Et démerde toi pour que ca me plaise  gronda Hadrien.

- Bon, le terrain qui jouxte le tien a été loué à une société de chasse, pour la saison seulement. Ca arrangeait bien le maire tu comprends? La société s'engage à tout débroussailler. Tu sais, le débroussaillage, ca coute cher à une petite commune et avec les nouveaux arrêtés préfectoraux sur le risque incendie, le maire était coincé. En plus, la moitié de ses électeurs chasse...

J'ai rien pu faire Hadrien, mais c'est que pour une saison. Et puis, ils ont des quotas et cons comme ils sont, ils auront massacré leurs bestioles en moins de trois semaines. "

- Rien à foutre, Davier, ce n’était pas au programme, trois semaines, tu ne sais pas ce que c'est. Dans tous les cas, préviens tes cons, ton maire, tes chasseurs, qui tu veux, mais si j'en vois un seul chez moi ca va chier ! »

 

En se relevant, Hadrien lutta contre le vertige qui le faisait vaciller. Un spasme lui serra le ventre et il vomit sur le bureau une bile noirâtre.

Davier pâlit brusquement.

« Hadrien? Ça va? T’es malade? Bouge pas, assieds toi, j'appelle le doc »

Hadrien haussa les épaules.

« T'as plus qu'à nettoyer » dit-il en partant sans laisser le temps à Davier de réagir.

 

Le mois de juin apporta les premières chaleurs. Hadrien avait installé une douche solaire, un sac de plastique avec une paroi très noire accroché à une branche de pin. Il appréciait de se retrouver nu sous le filet d'eau brûlante, mais il évitait soigneusement de regarder ses cuisses et ses bras amaigris et sa peau dont le brun jaunâtre ne devait rien au soleil.

 

L'ennemi continuait ses travaux aux frontières de son campement mais n'avait tenté aucune incursion gênante. Hadrien en avait conclu qu'une sorte de trêve s'était installée entre eux. Il explorait la partie Est de son domaine, le bruit des débroussailleuses n'atteignait pas le vallon et il pouvait encore y croire à sa solitude.  Il avait ramassé quelques silex et s'était entrainé des heures durant à fabriquer des pointes de flèche en feuille de laurier, souriant à l'idée qu'un archéologue les trouverait peut-être un jour.

 

Le renard avait maintenant une belle fourrure rousse, il avait cessé de  réclamer le jouet, mais il accompagnait encore souvent Hadrien dans ses errances et quémandait parfois du regard un peu de nourriture qu'Hadrien lui refusait systématiquement.

 

            A la mi-juin, le renard cessa complètement de répondre aux sifflets d'Hadrien. Le vieux mercenaire en ressentit à la fois tristesse et fierté. L'animal avait gardé son indépendance et devait certainement chercher une compagne. Il était resté libre et sauvage. Hadrien se demandait parfois s'il avait essaimé quelque part. Si de petits Hadriens étaient nés des femmes qu'il avait connues souvent pour une seule nuit.

S'il y avait une chose dont il pouvait être fier et qui ne provoquait aucun cauchemar, c'était bien les femmes. Il n'avait jamais eu que des rapports consentis, il n'avait jamais violé ni pris de force ou contraint une femme. Il n'avait jamais aimé non plus, sauf peut-être cette jeune ougandaise à la peau de velours. Trop belle, trop jeune, trop ambitieuse et trop atteinte par le sida.

 

            Ce matin-là, Hadrien reprit le chemin de l'Ouest. Il voulait vérifier les positions ennemies, s'assurer que son territoire restait inviolé. Il riait en marchant. Territoire, frontière, patrie, des mots qui n'avaient eu aucun sens pour lui et qui devenaient les siens. Mercenaire, chien de guerre, toutou des services secrets, récompensé au nonoss vert dollar. Ce fut d'abord l'odeur, puis les mouches qui zonzonnaient qui le firent dévier de son chemin.

Là, dans un fourré de genévrier, il vit le renard, une patte avant prise dans un piège à lacet. Il avait dû essayer de se libérer parce que sa patte était toute rongée. Il regarda longtemps le cadavre, admirant le courage dont l'animal avait fait preuve. C'était peut-être son renard, peut-être pas. L'état de décomposition avancée ne lui permettait pas d'en être certain.

« Jamais seul, un piège, jamais. » marmonna-t-il en regardant autour de lui.

 

            Avec méthode et la force des habitudes acquises depuis longtemps, il commença le déminage. Il avait trouvé et désamorcé dix-huit pièges lorsqu'il rentra à la bergerie. Tous positionnés à la limite de son domaine, dans un piège à mâchoire, il avait trouvé un furet mort, et il avait libéré un lapin agonisant d'un collet.

 

            Allongé sur sa paillasse, il réfléchissait en parlant à haute voix. Il avait doublé sa dose de morphine, malgré les recommandations du doc’ de Lavéran qu'il avait rencontré quelques jours avant en allant refaire son stock de médicaments.

« Hadrien, tu déconnes, tu serais quand même mieux ici, rien qu'à te voir jaune comme ça, je sais que ton foie est touché, tes reins aussi, tu vas souffrir et bientôt même la morphine ne te fera plus rien. Ca avance plus vite que prévu. »

Hadrien avait remercié le doc, il lui avait même été reconnaissant de n'avoir pas plus insisté pour qu'il reste à l'hôpital. L'idée de mourir dans un lit blanc, entouré d'infirmières, baveux, un tuyau dans la gorge, un autre dans la bite, incapable de protester l'effrayait bien plus que l'idée de crever seul en toute intimité.

 

            Il était conscient de délirer et en même temps il alignait des plans de bataille, il définissait les ripostes, il mettait en place une stratégie. Il en discutait avec lui-même posant les arguments, soulignant les faiblesses, imaginant les moyens à mettre en œuvre. Il devint à lui seul une équipe de combat. Logistique, armement, éclairage… Tout se mettait en place avec une évidente clarté.

Hadrien venait d'imaginer un moyen de rentabiliser sa mort annoncée. Il allait imposer la paix sur son domaine, une paix qui persisterait longtemps après lui.

 

            Il utilisa le portable volé qu'il avait acheté à une petite frappe pour passer quelques coups de téléphone et laisser quelques messages. Puis il passa à la banque demanda qu'on transfère les fonds qui lui restaient sur un compte suisse qu'il clôtura. Enfin, il rejoignit la chambre d'hôtel, prit un bain, et s'endormit. Il fut réveillé à 7heures par le portable qui sonnait, on lui confirmait la livraison pour le lendemain.

Il prit une douche rapide, enfila chemise et pantalon de ville et se fit monter un petit déjeuner complet, café, jus d'orange, croissant qu'il n'arriva pas à avaler.

A 9 heures, il était devant les bureaux de la banque où il récupéra ses fonds en liquide. Le caissier avait enfermé les billets dans une sacoche de plastique bleue qu'il lui remit sans trop de discrétion.

Hadrien récupéra la jeep au parking de la gare, il avait juste le temps d'aller au rendez-vous, sur l'aire d'une autoroute.

Il était assis sur le banc face à la mer quand il vit un monospace blanc se garer à coté de la jeep. L'échange fut rapide, sacoche bleue contre deux petites cantines métalliques sans marque distinctive. Le chauffeur du monospace vérifia les billets, aida Hadrien à caler les cantines dans la Jeep et partit sans avoir prononcé un mot.

Hadrien pensa que les tarifs du trafic d'arme avaient considérablement baissé depuis l'entrée des pays de l'Est dans le marché commun.

 

            Il fallait qu'il se dépêche de rentrer avant que la douleur ne revienne, mais il respecta scrupuleusement le code de la route, ce n'était pas vraiment le moment pour se faire arrêter à cause d'un excès de vitesse ou d'un stop non respecté.

 

            A l'aurore, tout était prêt, Hadrien chargea son sac à dos et entama la montée vers la barre. Il lançait de temps en temps un coup de sifflet bref, par habitude et sans espoir. L'escalade qui lui avait semblée si facile trois mois avant l'épuisa. Il s'assit, jambes ballantes dans le vide et contempla son pays, sa terre, ses ennemis qui s'agitaient au loin. Il sortit la carte d'Etat major qu'il avait arraché à la porte de la bergerie, marqua un premier point rouge et commença à poser la première mine. Une petite chose vicieuse, sans un bout de métal, indétectable sauf par un démineur de pointe. Une vraie saloperie qui, lorsqu'elle était déclenchée, sautait en l'air et explosait à hauteur du visage.

 

            Il parcouru de la même façon tout son domaine, dissimulant la mort sous des branchages, tirant des fils invisibles de branches en branches. La concentration faisait couler la sueur sur son front, il fit une pause à 11h, ses mains commençaient à trembler. Il goûta le café froid, le pain rassis et un morceau de gruyère, s'injecta de la morphine, sans désinfection préalable, apprécia la petite douleur de la piqure. Il espérait qu'aucun sanglier ne traverserait le champ de mine avant qu'il eut fini, c'était les seuls animaux dont le poids était suffisant pour faire exploser ses petites amies. Les renards, les furets, les lapins, les fouines, les oiseaux seraient épargnés.

 

            Il termina son travail juste avant l'arrivée des envahisseurs, ils n'étaient pas matinaux et venaient relever leurs pièges en fin de soirée. Quand la lumière devenait dorée .Sous les pièges, Hadrien avait caché les dernières mines anti personnel.

 

Hadrien était épuisé, roulé en boule sur son lit une grenade dégoupillée serrée dans sa main, il était curieux de savoir si la légende était vraie. Allait-il en un éclair revoir toute sa vie ? Pour l'instant, il aurait voulu rappeler de son souvenir le visage noir et brillant de cette fille, mais étrangement, il n'arrivait à invoquer que celui de la préposée des postes.

Il sentait l'odeur du papier brûlée, la carte d'état major qu'il avait détruite et il attendait.

Lorsque la première explosion retentit au loin, il appuya sur une touche de son portable et ouvrit la main.

 

Davier reçut un sms qui disait : "N'envoie personne, j'ai miné tout le terrain, ne laisse pas tes hommes risquer leur vie pour des cons".

Puis la sirène de la caserne se mit à hurler.

 

Les démineurs trouvèrent plus de cent soixante mines anti personnel sur le terrain d'Hadrien, mais comme personne ne savaient exactement combien avaient été dissimulées, la colline entière fut interdite au public et on annula la concession des chasseurs.

 

 

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Rédigé par Fomahault

Publié dans #Recyclage !

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songe 03/04/2010 13:25



j'ai beaucoup réfléchi depuis hier au commentaire que j'allais laisser ici afin de décrire au mieux le plaisir que j'ai eu à lire cette histoire mais je ne trouve pas alors je vais simplement te
dire Merci...



BMB 02/04/2010 22:43



Content de le revoir en un seul morceau ! mais ta vieille fille elle devient quoi ?



fanette7913 02/04/2010 21:48



Superbe  !!!!   Je n'avais pas  oublié l'émotion ressentie à la première lecture de cette nouvelle . L'émotion est toujours là . Bravo ma fille ! Ta mamoune .



Axel21 02/04/2010 17:51



Du grand art. J'avais déjà lu cette émouvante nouvelle où sourd la révolte. Je l'ai relue religieusement.  Il faut que tu édites!